0

Chapitre 1 ou Sonata l’inaccessible

Commencez par un vol Pompeulpom-Souleurtop suivi d’un désagréable voyage à bord du train des nains pour arriver à la grande Mésougue. Roulez en direction du sud pour rejoindre la forêt des arracheurs-de-cœurs puis venez à bout des fameuses grottes de glaces aux panthères blanches qui égorgent tout être s’y attardant plus de trois jours. Longez la falaise des passionnés sur laquelle la fange vous pousse à la chute. Franchissez les marécages du roi puant. Descendez la légendaire rivière du dédale avec ses méandres en chicane à en donner le tournis. Marchez quelques kilomètres sur le plateau des sols pleureurs et vous approcherez sans doute de l’état épouvantable d’épuisement qui m’envahit. « Nous voici enfin à bon port M. Pony. Sonata, une charmante région isolée du reste du monde où les gens vivent d’amour et d’autarcie. » Mon nom est Pony, je travaille pour la famille Brigot, notaires de pères en fils, à Pompeulpom et si j’ai dû faire ce long voyage accompagné de M. Mekk, le meilleur des guides pour entrer à Sonata et, bien entendu, pour en sortir, c’est pour remettre en mains propres une missive de la plus haute importance à M. Sponceau. Un voyage dangereux qu’il m’a fallu faire moi-même car aussi invraisemblable que cela puisse paraître, aucune lettre à destination de Sonata ne parvient à Sonata. « Voilà qui ressemble fort à la description que l’on m’en a donné : une petite masure à quatre-vingt-dix-neuf pourcent recouverte de lierre dont même les fenêtres ne sont pas épargnées. M. Mekk, je pense que nous y sommes, je vous remercie pour votre aide, lors de ce périple… et je saurai où vous trouver pour notre retour. Veuillez prendre ces quelques argents. » Je frappe. Un homme brun, peu vêtu, rondouillet, de taille moyenne, un plein verre de bière à la main m’ouvre la porte :

« Bienvenue cher ami, dit-il d’un ton euphorique en me serrant la main avec insistance, que me vaut l’honneur d’une visite, si plaisante soit elle ?
- Bonjour, euh… Monsieur Alébonéo Sponceau ?
- Effectivement, répond-il en souriant.
- Très bien, permettez-moi de commencer par une complainte : mon voyage a été intolérablement long et véritablement éprouvant, pourrions-nous…
- …Entrez dont invité, ne restez pas dehors, le temps est si beau, vous pourriez vous y plaire ! Mon fauteuil se fera une joie de croquer vos fesses ! » L’intérieur de la masure était sombre, les meubles vétustes, la décoration inexistante à l’exception de sculptures étranges d’animaux faites de fruits frais aux couleurs vives. Je m’assis sur ce fameux fauteuil, repris quelques instants mon souffle puis commença : « Je suis...
- Désirez-vous un verre d'eau ?
- Certainement, merci. Je suis ve...
- Ou peut-être une bière ? dit M. Sponceau en allant dans sa cuisine.
- Certainement ! Je disais donc que ce qui m’emmène dans votre étrange pays…
- …Tenez, je la produis moi-même, la meilleur de Sonata disent-ils, vous m’en direz ce qu’ils en disent.
- Euh… Merci, dis-je dérouté par ce coupage intempestif de parole.
- Dites-moi tout, de suite, je suis tout ouïe.
- Eh bien, si monsieur me donne la parole pendant une douzaine de secondes, j’aimerai assez lui dire que l’objet de ma visite n’est autre que de remettre un message important à monsieur, ainsi que cette lettre. Comme vous avez déjà dû l’apprendre, votre bien aimé oncle est…
- Comment va-t-il ?
- …mort, finis-je tracassé, euh… toutes mes condoléances, ainsi que celles de mon peuple.
- Triste histoire que vous venez me conter là, enfin, paix à son âme et tout ce qu’on dit en de pareils occasions. Je ne le connaissais pas du tout, que faisait-il de sa vie ?
- Il était chercheur au sein du plus renommé des laboratoires de chez nous.
- Hmm, et que recherchait-il ?
- Un moyen de faire fondre la graisse. Laissez-moi vous dire qu'il l'a trouvé et qu'il en a fait sa richesse.
- Très bien ! Si cet homme a trouvé ce qu'il recherchait ce devait être un homme accomplit, en conclu M. Sponceau en buvant une quantité de bière surprenante.
- Mais je suis surtout venu vous dire, si vous êtes encore en état de l’entendre, que vous venez d’hériter de par votre oncle d’une somme considérable d'argent. Je me permettrai d’ajouter : plus qu’il n’en faut pour faire vivre un millier d’hommes. Le chèque est dans cette enveloppe.
- Intéressant mon ami, dit-il après un long rot.
- Seulement ? c’est tout ce que vous en dites : intéressant ?
- Cela l’est, pourquoi un oncle que je n’ai jamais vu a voulu faire ma fortune ? S’interroge-t-il en allant cueillir une nectarine d’une de ces sculptures avant de la croquer à pleines dents.
- Pour moi la réponse est évidente Monsieur, je doute qu’elle le soit pour vous. Il se trouve que dans mon état, où vit votre oncle et d’où il est originaire, le patrimoine d’un homme atteignant l’âge limite de soixante-dix ans est forcément offert à son neveu le plus âgé si neveu il y a et si l’oncle en question atteint cet âge bien évidemment. Si neveu il n’y a pas, l’état empochera l’héritage s’il est bénéfique ou le cédera à une personne au hasard de mon peuple s’il n’est composé que de dettes. Par cette loi, vous voici donc le jouisseur de cette somme incroyable.
- Je n’ai sans doute pas tout saisi mais mon oncle n’est donc pas mort ?
- Pas exactement, il est âgé de soixante-dix ans et nous considérons donc qu’il n’a plus d’utilité dans notre société. Il a fait son temps et chacun peut alors le maltraiter et lui cracher au visage.
- Horrible comportement ; mais que devient-il alors ?
- Comme tous nos vieux, des ailes vont pousser dans son dos et d’ici un an nous l’enverrons faire son premier et dernier vol pour les cieux en sautant de la falaise des vieux.
- Cruelle envolée ! Sombre fin de jours. Et Pourquoi le neveu ? C'est étrange !
- Cette question M. Sponceau a été longuement débattue et, pour ne pas vous le cacher, est même à l’origine de nombreuses discordes, d’émeutes, d’actes d’une violence insupportables et de guerillas.
- Mais c’est incroyable, qu’attendez-vous alors pour changer cette loi absurde. Que votre conflit cesse ! qui s’en plaindra ?
- Ce n’est malheureusement pas aussi simple ! l’état fait son possible.
- Votre état est bien étrange, Qu’à cela ne tienne, il fait ma richesse.
- Le fait est que vous héritez par la même occasion du manoir de votre oncle dans mon bien étrange pays qui porte le doux nom de Pompeulpom. Nous partirons demain à l’aube.
- Demain à l’aube !? Répète M. Sponceau en éclats de rire. Vous êtes plutôt direct vous, rien ne vous dit que le plus grand vendeur de bonheur de Sonata ait une quelconque envie de traîner sa chair dans un manoir de votre trou.
- Si ce bonheur en question est la bière, rien ne vous empêche d’en produire une nouvelle dans mon trou. Je suis d’ailleurs certain que mon trou sera bien agréable à monsieur, dis-je en regrettant à l’instant même mes paroles.
- …Je doute avoir envie d’un tel déménagement malgré la force que vous y déployez pour m’en convaincre.
- Si je me permets d’insister lourdement c’est qu’une autre loi dont je ne vous ais pas encore dit mot, oblige l’héritier à venir s’installer dans la demeure du défunt.
- Vous vivait vraiment dans un monde absurde mon ami. Donnez-moi l’instant d’une réflexion. Car voyez-vous de mon côté, la décision est lourde. Si je quitte ces lieux, Sonata va brûler tous mes biens dans les dix jours. C’est un moyen de nous faire comprendre que rien n’est éternel et que nous ne devons pas nous défaire des liens de nos terres. Elle nous offre la vie, veille sur nous, nous lui devons fidélité et respect.
- C’est assez décourageant en effet, nous voici dont dans une situation latente de conflit.
- Bien heureusement pour vous, je ne suis pas d’humeur conflictuelle et pour tout vous dire, je ne suis pas le plus heureux des mâles de mon pays. Pourquoi laisserais-je passer l’opportunité d’être plus heureux ailleurs sachant que mes attaches ici se résument à l’amour silencieux de Sonata et à ma bière que je commence à détester.
- Votre choix est donc fait ?
- Mon choix est dans votre camp.
- Vous m’en voyez…
- ...Exactement ! Je vous envoie en ville chercher des vivres pour le long voyage qui nous attend.
- Sauf tout le respect que je vous porte, vous n’avez pas à me donner d’ordres monsieur.
- Dix fois votre salaire actuel pour un poste de conseiller ?
- Euh, c'est-à-dire que… tout bien réfléchi j’n’ai plus qu’à porter votre respect et vos vivres.
- Vous m’en voyez ravie et je vous envoie en ville. »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>